III
— Nous ne parlons que de défaite, rugit Kargan des Cités Pourpres en tapant du poing sur la table.
À l’aube, la plupart des capitaines étaient allés prendre du repos, et il ne restait plus que Kargan, Tristelune, Dyvim Slorm, cousin d’Elric, et Dralab de Tarkesh au curieux visage lunaire.
Elric répondit calmement à Kargan :
— Nous parlons de défaite parce que cette éventualité semble probable. Ne le pensez-vous pas ? Et, si la défaite est imminente, nous devons fuir et conserver nos forces pour une attaque où nos chances seront meilleures, où nous pourrons profiter de notre connaissance des courants, des vents, et du terrain, pour leur tendre une embuscade sur mer ou sur terre. Ainsi, nous pourrons peut-être démoraliser ces guerriers et leur infliger des pertes bien supérieures aux nôtres.
— Certes… Je comprends votre logique, dit Kargan de mauvaise grâce car, si cette bataille était perdue, cela signifierait l’abandon de l’Ile des Cités Pourpres, dernier bastion protégeant du Chaos les nations de Vilmir et d’Ilmiora.
Tristelune changea de position et soupira de lassitude.
— S’ils nous repoussent, nous devons reculer avec souplesse plutôt que de nous laisser briser. Ensuite, nous reviendrons les attaquer par surprise. Mais je crains que nous n’ayons pas la mobilité nécessaire ; nos hommes sont fatigués, et nos provisions insuffisantes… Il esquissa un sourire. Excusez mon pessimisme ; peut-être est-il injustifié.
— Non, dit Elric. Tu as raison. Nous ne devons pas nous aveugler sur nos possibilités réelles. En prévision d’une retraite ordonnée, j’ai déjà envoyé des détachements au Désert des Larmes et au Désert des Soupirs pour y enterrer d’abondantes provisions ainsi que des armes supplémentaires. Si nous sommes vraiment repoussés jusqu’aux déserts, nous y serons à notre avantage, à moins que Jagreen Lern ne parvienne à étendre jusque-là le domaine du Chaos, ou que ses alliés des Mondes d’En Haut ne soient d’une puissance irrésistible.
— Vous parliez de réalisme… dit Dyvim Slorm en faisant la moue et en levant ses sourcils harmonieux.
— Oui, je sais… mais il est des choses dont on ne peut tenir compte. Si le Chaos nous engloutit totalement dès le début, il ne sert à rien de faire des plans. Préparons-nous donc à l’autre alternative.
Kargan poussa un profond soupir et se leva de la table de conférences.
— Je pense que tout est dit. Je vais aller dormir un peu. Nous devons profiter de la marée de midi pour appareiller.
Tous suivirent son sage exemple ; lorsqu’ils furent sortis, le silence de la salle ne fut plus interrompu que par le grésillement des lampes à huile et le froissement des cartes et des parchemins qu’un vent chaud agitait.
La matinée était avancée lorsque Elric se leva. Zarozinia, déjà levée, avait revêtu une jupe et un corsage de tissu d’or, par-dessus lesquels une cape d’argent flottait, formant une traîne derrière elle.
Il se lava, se rasa et mangea le plat de fruits relevés d’herbes que Zarozinia lui avait préparé.
— Pourquoi as-tu mis d’aussi beaux atours ? lui demanda-t-il.
— Pour te dire adieu au port, répondit-elle.
— Après ce que tu as dit hier soir, tu aurais plutôt dû revêtir la pourpre des funérailles. Il sourit, et la prit brutalement dans ses bras, la serrant contre lui à l’étouffer. Puis, il se recula et, lui prenant le menton, leva son visage vers le sien pour la regarder en face. En ces temps tragiques, il y a peu de place pour les jeux de l’amour et les mots tendres. L’amour doit être fort et profond, et se manifester dans toutes nos actions. N’attends pas de moi des mots courtois, Zarozinia, mais souviens-toi des nuits passées dont le calme n’était troublé que par le battement jumelé de nos cœurs.
Elric avait revêtu ses plus beaux atours melnibonéens : une cuirasse de métal noir et brillant, un justaucorps à haut col en velours noir, des culottes en cuir souple noir et des bottes montant jusqu’aux genoux, également de cuir noir. Sur ses épaules, était fixée une cape d’un rouge profond, et à un de ses doigts blancs et frêles, il portait la Bague des Rois, une rare pierre actorienne prise dans une simple monture d’argent. Sa longue chevelure blanche flottait librement sur ses épaules, mais un cercle de bronze l’empêchait de retomber sur son visage, orné de quelques pierres magiques : peryx, mio et otredos dorées. À sa gauche, Stormbringer dans son fourreau, et lui faisant pendant, un poignard à manche d’ébène. Sur la table, parmi des livres ouverts, reposait un haut casque noir gravé d’antiques runes ; sa couronne s’élevait en pointe, et il mesurait plus de cinquante centimètres de la base au sommet. Au-dessus de la vue, était gravé un dragon aux ailes ouvertes et à la gueule béante, rappelant que les Empereurs du Glorieux Empire étaient également les Maîtres-Dragons commandant aux survivants de cette espèce presque éteinte. Elric était lui-même Grand-Maître, mais son cousin Dyvim Slorm connaissait également la langue et les incantations des dragons. Les autres Maîtres-Dragons avaient tous disparu depuis le sac d’Imrryr, la Cité qui Rêve, détruite par la trahison d’Elric.
Il prit le casque et s’en coiffa ; de la moitié supérieure de son visage, on ne voyait plus que ses yeux rouges et brillants. Mais il ne rabattit pas encore les ailes latérales sur le bas de son visage.
Voyant Zarozinia silencieuse, il lui dit, le cœur déjà lourd :
— Allons, viens, mon amour. Allons au port. N’aie crainte, je survivrai à cette bataille, car le Destin n’en a pas fini avec moi et me protège comme une mère protégerait son fils, pour que je connaisse encore d’autres malheurs en attendant le jour où ce sera fini à jamais.
Ensemble, ils quittèrent le Fort du Soir sur leurs magiques coursiers de Nihrain, sous un soleil éclatant, et arrivèrent au port où les Seigneurs de la Mer et leurs capitaines étaient déjà assemblés.
Tous avaient revêtu leurs plus beaux atours guerriers, mais aucun n’égalait Elric. Son arrivée réveilla en eux d’anciens souvenirs ataviques, et ils le craignirent, comme leurs ancêtres avaient craint les Glorieux Empereurs, du temps où Melniboné régnait sur le monde et qu’un homme vêtu comme Elric commandait à un million de redoutables guerriers. Il parcourut toute la longueur du quai, passant en revue les navires dont les bannières ornées d’armoiries flottaient fièrement dans la brise. Une maigre poignée d’Imrryriens étaient là aussi, et ils vinrent le saluer sous la conduite de Dyvim Slorm.
Le Melnibonéen portait un casque collant au visage, dont les pièces étaient travaillées de façon à représenter la tête d’un dragon, recouverte d’écaillés rouges, vertes et argent. Sa cuirasse était laquée de jaune, mais le reste de son vêtement était noir comme celui d’Elric. Au côté, il portait Mournblade, l’épée-sœur de Stormbringer.
Tandis qu’Elric s’avançait vers le petit groupe, Dyvim Slorm tourna sa tête casquée vers le large : rien dans les eaux calmes ni dans le ciel clair n’indiquait l’approche du Chaos.
— Au moins, nous aurons beau temps pour faire voile vers la flotte de Jagreen Lern, dit-il.
— Maigre réconfort, dit Elric avec un imperceptible sourire. A-t-on d’autres renseignements sur leur nombre ?
— Avant de mourir, l’espion qui était revenu hier a dit qu’il y avait au moins quatre mille navires de guerre, dix mille navires de transport… et peut-être une vingtaine de navires du Chaos. Nous devons surtout nous méfier de ces derniers, car nous ignorons tout de leur puissance.
Elric réfléchit. Leur propre flotte comprenait environ cinq mille navires de guerre, pour la plupart équipés de catapultes et autres machines de guerre. Les navires de transports ennemis, quoique extrêmement nombreux, étaient des bâtiments lents et difficiles à manœuvrer, de peu d’utilité dans un affrontement en pleine mer. S’ils gagnaient la bataille, ils pourraient s’occuper d’eux par la suite.
Malgré la supériorité numérique de la flotte de Jagreen Lern, il aurait eu de bonnes chances de la vaincre dans des conditions normales. Le facteur inquiétant était la présence des vaisseaux surnaturels, et la description qu’en avait donné l’espion était bien vague. Elric aurait eu besoin de renseignements plus précis, mais il y avait peu de chances pour qu’il pût en obtenir avant que la bataille s’engage.
Il avait dissimulé sous sa chemise un parchemin portant une invocation extraordinairement puissante, utilisée pour mander le Roi de la Mer. Il avait déjà tenté, mais sans succès, de l’utiliser. Peut-être y réussirait-il en pleine mer, car le Roi de la Mer devait être fort courroucé des modifications brutales que Jagreen Lern et ses alliés occultes causaient dans l’équilibre de la nature.
Kargan portait l’armure épaisse mais légère des marins de son peuple, qui lui donnait l’apparence d’un tatou barbu.
— Venez, messeigneurs, leur dit-il. Voici les barques qui arrivent. L’heure est venue de gagner nos vaisseaux.
Les capitaines assemblés se turent soudain, et chacun semblait contempler les profondeurs de son propre cœur, sans doute pour essayer d’extirper la peur qui y était profondément enracinée ; ce n’était pas seulement l’appréhension normale qui précède toute bataille, car, pas plus qu’Elric, ils ne savaient ce dont les navires du Chaos étaient capables.
Oui, ils étaient désespérés, tous ces braves conscients que ce qui les attendait n’était pas simplement la mort.
Elric serra affreusement le bras de Zarozinia.
— Au revoir.
— Au revoir, Elric, et que ce qui reste de dieux bienveillants sur cette Terre te protège.
— Garde tes prières pour mes compagnons, car ils sont moins bien armés que moi pour faire face à ce qui nous attend.
Tristelune cria dans leur direction :
— Embrassez-la, Elric, et embarquez vite. Dites-lui que nous lui ramènerons la victoire !
Elric n’aurait jamais accepté une telle familiarité de la part de quelqu’un d’autre, même de son cousin Dyvim Slorm. Mais il le prit en bonne part, et dit avec douceur :
— Tu vois, Zarozinia, le petit Tristelune a confiance, et c’est généralement lui qui nous prédit mille malheurs !
Elle ne répondit rien, mais lui donna un rapide baiser sur la bouche, lui tint un moment la main, puis le laissa partir vers le quai et descendre dans le bateau où Kargan et Tristelune l’attendaient.
Les rames battirent l’eau et les amenèrent au vaisseau amiral Timber-tearer. Elric se tenait à la proue, et ne se retourna qu’une fois, en montant l’échelle de corde qu’on leur avait jetée.
Rajustant son haut casque noir, Elric contempla les dos courbés des guerriers-rameurs, qui suppléaient au faible vent gonflant gracieusement la grande voile pourpre.
L’Ile des Cités Pourpres avait disparu à l’horizon, et l’on ne voyait plus qu’une étendue illimitée d’eau verte et brillante, sur laquelle voguait leur puissante escadre, dont les derniers navires étaient à peine visibles derrière eux.
Se préparant déjà à la bataille, la flotte se reforma en cinq escadrilles, chacune commandée par un Seigneur de la Mer expérimenté, la plupart des autres capitaines étaient des terriens qui, bien qu’apprenant vite, connaissaient peu les choses de la mer.
Tristelune vint vers son ami, en s’efforçant de conserver son équilibre sur le pont agité par une mer de plus en plus forte.
— Comment avez-vous dormi cette nuit ? lui demanda-t-il.
— Pas trop mal, à part quelques cauchemars.
— Ah ! mais nous avons au moins eu cela de commun avec vous. Rares sont ceux qui ont trouvé le sommeil, et lorsqu’il venait il était fort agité. Des visions de gouffres, de monstres et de démons ont troublé mes rêves.
Elric sourit légèrement, mais sans regarder son ami. Apparemment, l’approche des hordes du Chaos réveillait les éléments chaotiques de leurs esprits. Il espéra qu’ils sauraient résister à la réalité aussi bien qu’à leurs rêves.
— Troubles à l’avant !
C’était le cri de la vigie, un cri affolé et stupéfait. Elric mit ses mains en porte-voix et rejeta la tête en arrière.
— Quel genre de troubles ?
— Je ne puis les décrire, seigneur… Je n’ai jamais rien vu de pareil.
Elric se tourna vers Tristelune :
— Faites relayer cet ordre à toute la flotte : réduisez l’allure au quart de la vitesse actuelle ; préparez-vous à la bataille, attendez les ordres définitifs.
Il alla vers le mât et grimpa jusqu’au nid de pie, s’arrêtant en dessous car il ne pouvait contenir qu’un seul homme. La vigie descendit pour lui céder la place, et lui demanda :
— Est-ce l’ennemi, seigneur ?
Elric grimpa dans le précaire abri et regarda l’horizon, qui était couvert d’une sorte d’éblouissante noirceur. Parfois, un jet ténébreux s’élançait vers le ciel, puis retombait dans la masse sombre, fumeuse et sans contours définis qui avançait lentement vers eux.
— Oui, dit Elric calmement. C’est l’ennemi.
Il resta un certain temps dans le nid de pie, observant la matière chaotique qui s’enflait au loin comme quelque monstre amorphe et agonisant. Mais ses soubresauts n’annonçaient pas la mort, pas celle du Chaos, en tout cas.
De sa position élevée, Elric avait également une vue complète de sa flotte, dont les cinq escadrilles formaient un noir triangle de près d’un mille de base et deux milles de hauteur. Son propre navire était légèrement en avant des autres, et bien en vue des commandants d’escadrille. Voyant Kargan passer au pied du mât, il lui cria :
— Parer à attaquer, Kargan !
Le Seigneur de la Mer fit un geste d’assentiment sans ralentir le pas, il connaissait parfaitement le plan de bataille, dont ils avaient discuté suffisamment longtemps. L’escadrille de tête, placée sous les ordres d’Elric, était composée des unités les plus puissantes ; elle devait briser le centre de la flotte ennemie, essayer de la désorganiser et, si possible, s’emparer du navire de Jagreen Lern. S’ils parvenaient à tuer ou à capturer le Théocrate, cela augmenterait leurs chances de victoire.
La masse noire était maintenant plus proche, et Elric commença à distinguer les voiles des premiers navires. Puis il vit que leur première ligne était flanquée d’immenses formes brillantes en comparaison desquelles le vaisseau amiral de Jagreen Lern paraissait minuscule.
Les navires du Chaos !
Elric se souvint de ses enseignements occultes.
Habituellement, croyait-on, ces vaisseaux croisaient dans les profondeurs océanes, avec des équipages composés de marins morts en mer et commandés par des créatures qui n’avaient jamais été humaines. Cette flotte venait des plus sombres profondeurs sous-marines que, depuis l’aurore des temps, se disputaient les esprits élémentaires des eaux, commandés par le roi Straasha, et les Seigneurs du Chaos, qui prétendaient que les profondeurs marines leur revenaient de droit. Les légendes disaient que jadis le Chaos gouvernait la mer, et la Loi la terre ferme. Cela expliquait peut-être la peur que de nombreux hommes avaient de la mer, et l’attraction qu’elle exerçait sur d’autres.
En fait, bien que les esprits élémentaires eussent réussi à reconquérir les mers peu profondes, les Seigneurs du Chaos avaient, grâce précisément à cette flotte surnaturelle, conservé le contrôle des profondeurs. Ces navires n’étaient pas de fabrication terrestre, et avec leurs équipages de morts et leurs capitaines démoniaques, ils étaient invincibles dans toutes les circonstances ordinaires.
Ils approchèrent, et Elric vit qu’il n’y avait aucun doute sur leur nature. Leurs voiles étaient frappées du signe du Chaos : huit flèches d’ambre irradiant d’un moyeu central. Elles symbolisaient toutes les possibilités que le Chaos se glorifiait de contenir, tandis qu’il affirmait que la Loi finirait par détruire les possibilités et causer une stagnation définitive. Le signe de la Loi était une unique flèche pointée vers le haut, symbolisant l’évolution dynamique.
Elric savait que c’était en réalité le Chaos qui annonçait la stagnation car, bien que changeant constamment, il ne progressait jamais. Pourtant il portait en son cœur la nostalgie de cet état, car il avait longtemps été lié au Chaos, dont tous les Melnibonéens avaient favorisé les buts.
Mais maintenant, le Chaos devait livrer la guerre au Chaos, et Elric devait se tourner contre ceux qu’il avait servis. En ces temps de grands changements, il devait vaincre les forces du Chaos avec des armes forgées par le Chaos lui-même.
Il sortit du nid de pie et se laissa glisser le long du mât. Il sauta les derniers mètres et atterrit juste devant Dyvim Slorm qui arrivait. Il lui fit brièvement part de ce qu’il avait vu.
Dyvim Slorm en fut bouleversé.
— Mais… les navires des morts ne remontent jamais à la surface… sauf quand…
Elric haussa les épaules.
— Je connais la légende. Ils ne remonteront des profondeurs que pour le combat final, quand le Chaos sera divisé et la Loi affaiblie, et que les hommes choisiront leur camp dans la bataille dont naîtra une Terre nouvelle, dominée ou par la Loi presque totale ou par le Chaos total. J’y pensais déjà en écoutant Sepiriz et j’ai retrouvé la prophétie entière dans mes manuscrits.
— Serait-ce donc le dernier combat ?
— C’est bien possible, répondit Elric.
— Et si nous sommes vaincus, le Chaos régnera sur le monde ?
— Peut-être ; mais n’oubliez pas que le sort de la Terre ne sera pas nécessairement réglé par les seules batailles.
— C’est ce qu’a dit Sepiriz, mais si nous sommes vaincus aujourd’hui, nous n’aurons jamais l’occasion d’en vérifier l’exactitude. Dyvim Slorm étreignit la garde de Mournblade. Nous devrons brandir ces lames lors du duel final, Elric… mais nos alliés diminuent.
— Je sais, mais j’ai espoir de pouvoir en invoquer quelques autres. Straasha, Roi des Esprits des Eaux, a de tout temps combattu la flotte des morts, et il est le frère de Graoll et de Misha, les Seigneurs du Vent. Par lui, je pourrai peut-être les convoquer aussi. Ainsi, la lutte deviendra moins inégale ou même favorable.
— Je ne connais qu’un fragment de l’incantation permettant d’appeler le Roi des Eaux, dit Dyvim Slorm.
— Je connais la rune entière, et je vais me hâter de la proférer, car l’affrontement aura lieu dans deux heures tout au plus et alors je ne pourrai plus invoquer les esprits, j’aurai trop à faire pour retenir le mien, de crainte que quelque créature du Chaos ne le libère.
Elric alla jusqu’à la proue, plongea son regard dans les profondeurs marines et tourna son esprit vers l’intérieur pour contempler l’étrange et ancienne science qui y reposait. Perdant contact avec sa propre personnalité, presque hypnotisé, il s’identifia avec le mouvant océan.
Involontairement, des mots anciens se formèrent sur ses lèvres, et peu à peu il donna voix aux runes nées du temps où ses ancêtres avaient pour alliés les esprits élémentaires de la Terre, à l’aube du Glorieux Empire, il y avait plus de dix mille années.
Eaux de la mer, vous nous avez donné naissance.
Nous avons bu ton lait, mère,
En des jours où le ciel était toujours couvert.
Tu fus la première, et tu seras la dernière.
Souverains de la mer, près de notre sang,
Nous cherchons votre aide, nous cherchons votre aide !
Votre sel est du sang, notre sang votre sel.
Et votre sang est le sang de l’Homme.
Straasha, roi éternel de la mer éternelle,
Je demande ton aide
Contre mes ennemis qui sont tes ennemis ;
Qui veulent contrarier notre destin, et vider notre mer.
Ces vers n’étaient en fait qu’un reflet verbal de l’invocation réelle jaillissant des profondeurs de son esprit, qui correspondaient avec celles de la mer par de sombres et verts passages. Elle parvint enfin jusqu’à Straasha dans son domaine de constructions courbes, matrices de corail qui ne se trouvaient que partiellement dans la mer de notre planète, le reste étant sur un plan différent où les esprits élémentaires passaient une bonne partie de leur immortelle existence.
Straasha savait que les navires des morts avaient gagné la surface, et était heureux qu’ils aient disparu de son domaine, mais l’invocation d’Elric lui rappela le souvenir des anciens Melnibonéens que les esprits des éléments avaient jadis considérés comme des camarades, et il se sentit contraint de répondre à l’ancienne invocation runique, bien que son peuple fût déjà fortement affaibli par les agissements du Chaos, dont les esprits de la nature avaient souffert au même titre que les hommes.
Il se redressa, agitant non seulement l’eau mais la matière constituant l’autre plan de son existence. Appelant un des membres de sa suite, il commença à monter vers le domaine de l’Air.
Ayant partiellement repris conscience, Elric sut que son invocation avait réussi. Affalé sur la proue du navire, il attendit.
Enfin, les eaux se soulevèrent et un géant vert apparut. Ses cheveux et sa barbe étaient turquoise, sa peau vert pâle semblait être faite de la mer elle-même, et sa voix était semblable aux vagues déferlant sur la grève.
— Straasha répond à ton appel, mortel. Nos destinées sont liées. Comment puis-je t’aider, et ce faisant, m’aider moi-même ?
Dans le langage imprononçable de l’esprit élémentaire, Elric lui parla de la bataille à venir, et de ce qu’elle impliquait.
— Les choses en sont donc là ! Je crains de ne guère pouvoir t’aider, car mon peuple a déjà terriblement souffert des déprédations de notre ennemi commun. Nous ferons notre possible, je ne puis en promettre davantage.
Le Roi de la Mer s’enfonça dans les eaux, et Elric le regarda disparaître avec un amer désappointement. L’esprit sombre et tumultueux, il alla mettre les capitaines au courant.
Ils reçurent la nouvelle avec des sentiments mitigés, car seul Dyvim Slorm avait déjà eu des rapports avec les puissances surnaturelles. Tristelune s’était toujours méfié des turbulents amis d’Elric, et Kargan grommela que Straasha était peut-être l’ami d’Elric et de son peuple, mais qu’il était traditionnellement un ennemi du sien. Toutefois, les quatre hommes commençaient à considérer l’épreuve qui les attendait avec un peu plus d’optimisme.